Interview de Benoit Cohen, réalisateur de la série Tiger Lily

Tiger_LilyAvec une série en six épisodes mettant en scène quatre femmes de 45 ans au passé rock & roll, France 2 a montré une volonté de renouvellement. Dans Tiger Lily, Rita, Rachel, Muriel et Stéphane doivent gérer leur vie de femme et de famille au quotidien, et certaines envisagent de ramener à la vie le groupe de rock de leurs 20 ans. Alors que les deux derniers épisodes seront diffusés ce soir, voici une interview du réalisateur de cette série, Benoit Cohen.

Qu’est-ce qui vous a attiré dans ce projet ? Dans le scénario, les personnages ?

D’abord, c’est la première fois que j’ai accepté de réaliser un film ou une série que je n’ai pas écrit. C’était à la fois excitant et un peu angoissant parce que je ne savais pas quelle allait être ma marge de manœuvre par rapport à cela. Ce que j’ai beaucoup aimé, c’est l’idée de ces femmes au milieu de la vie et leur passé rock qui faisait écho avec pas mal de sujets que j’ai pu traiter dans mes films. D’abord, le thème du choix de vie, que ce soit dans Nos enfants chéris ou dans Qui m’aime me suive, mais aussi la dimension musicale. L’écriture était plutôt mieux que ce que je lisais d’habitude. Ce que j’avais lu jusqu’à présent ne m’avait jamais vraiment convaincu, je trouvais toujours ça très cliché. Alors que dans le cas de Tiger Lily, la partie originale et vivante du projet m’a séduit tout de suite. En tant que producteur, scénariste et réalisateur, on passe des années à écrire, à chercher de l’argent. J’avais un projet de polar, sur lequel j’avais travaillé pendant deux ans, qui venait de tomber à l’eau. C’est assez agréable et confortable pour un réalisateur tout d’un coup de prendre un projet clé en main, d’arriver au début de la préparation et de filmer deux mois après. C’était agréable de pouvoir se dire, je n’ai pas besoin de repartir sur un an et demi d’écriture pour pouvoir voir un projet se concrétiser.

Vous passez d’un univers de trentenaires à des femmes de 45 ans, comment avez-vous abordé ce changement ?

Nos enfants chéris, c’était il y a dix ans et j’avais 35 ans, et aujourd’hui, j’ai l’âge de ces filles de Tiger Lily. Leurs préoccupations, leurs angoisses, leurs doutes sur ce qu’on a vécu et ce qui nous reste à vivre, sont complètement d’actualité pour moi. Le fait qu’il s’agisse d’un groupe de femmes demande une gestion un peu différente. Arriver à gérer quatre actrices de 45 ans, avec des fragilités, des ego, c’était plus là la différence. L’idée de parler d’un groupe de femmes d’après un scénario écrit par des femmes m’intéressait car c’était différent de ce que j’avais pu faire avant. Dans mes précédents projets, nous écrivions depuis des années avec Eléonore Pourriat et nous travaillions sur une mixité dans les choix de personnages et de sujets. En matière de film de femmes réalisé par un homme, je trouve très réussi Thelma et Louise, de Ridley Scott, qui propose un regard très juste sur la problématique des femmes.

Le conflit entre vie d’adulte et rêves de jeunesse est un thème récurrent dans votre filmographie. Comment expliquez-vous cet attrait ?

Je suis complètement fasciné par la manière dont on peut construire sa vie. Il y a des gens qui ont plus ou moins le choix, que ce soit par des facilités financières ou sociales. Mais, je me rends compte qu’il y a plein de moments où l’on est à des embranchements quand on peut avoir le courage d’aller vers ses rêves. Quand je regarde autour de moi, je me souviens des rêves qu’on avait à 25 ou 30 ans, et le constat est souvent assez terrible. Mais, si l’on n’a pas essayé, c’est encore plus terrible car on se sent frustré. Si l’on essaie et que cela ne marche pas, on peut se dire que la vie a tourné d’une manière ou d’une autre, mais on n’a pas de regret.

Bon nombre de vos réalisations tournent aussi autour de la musique. Que représente-t-elle pour vous ?

On parlait de frustration. C’est vrai que je suis un piètre chanteur et probablement aussi musicien, même si je n’ai jamais vraiment essayé. C’est vraiment un regret, et je me rends compte du plaisir que j’ai à voir des musiciens sur scène ou à travailler avec eux. J’ai notamment travaillé avec la personne qui a fait la bande originale de Qui m’aime me suive, et nous avons monté une maison d’édition ensemble pour essayer de faire exister son groupe. J’ai vu de très près des gens faire de la musique, composer, faire des concerts, et il y a quelque chose de complètement fascinant. Je viens de partir trois semaines en Arizona pour filmer en studio le groupe French Cowboy qui a fait la musique de mon prochain film. Je peux passer des heures à regarder des gens faire de la musique et construire un album.

Quelle différence y-a-t-il entre un projet que vous avez scénarisé et un projet où vous réalisez l’histoire d’un autre ?

Quand on écrit le scénario, on règle la plupart des problèmes d’écriture au moment du scénario. Quand je suis arrivé sur Tiger Lily, cela faisait cinq ans que les scénaristes écrivaient, donc quand j’essayais de changer de petites choses, parfois ça grinçait un peu. La plupart des changements, je les ai faits au moment du tournage, de fait avec les actrices qui avaient du mal à dire certaines choses ou pas envie de les dire. Quand je voulais changer un élément, je devais le faire au dernier moment sans vraiment avoir de filet de sécurité parce que si ce que je changeais sur le moment n’était pas bon, après c’était dans la boîte. Quand on écrit le scénario, si ce n’est pas encore totalement au point, on a encore le temps de le rétablir après.

Savoir s’adapter à une commande, n’est-ce pas un peu frustrant ? Avez-vous pu imposer votre vision des choses ?

Globalement, j’ai plutôt réussi à poser ma vision des choses. A mon arrivée sur Tiger Lily, le casting déjà lancé ne me plaisait pas donc je l’ai changé, et j’ai choisi les décors. A part l’écriture, le reste s’est fait de façon assez classique. Il s’agit d’une commande pour une chaîne du service public avec des carcans plus importants qu’au cinéma, d’autant plus quand on est producteur de ses films, et même plus que Canal+ qui nous laissait plus de liberté. En même temps, mon travail avec Canal+ était assez particulier, puisque nous avons fait une série d’après un film avec les mêmes auteurs, acteurs, et producteurs. Ils ont acheté un concept à l’époque, donc ils nous ont laissé faire. Dans le cas de Tiger Lily, créer une série pour une chaîne est un investissement important, et elle laisse moins passer les choses. Comme je ne connais pas bien la télévision, je m’en remettais parfois au producteur ou à la chaîne. Je trouve qu’il y a trop de musique dans Tiger Lily, mais ils me disaient avoir besoin de cela pour faire face aux programmes américains qui sont tartinés de musique et les gens y sont habitués. Ils ont un peu une angoisse du vide et craignent qu’on perde de l’émotion ou du suspens dès qu’il n’y a pas de musique. L’autre aspect contraignant c’était le besoin que tout aille très vite. Habituellement, j’aime bien qu’à la fin d’une séquence ou au début, il y ait un petit temps, un regard. Alors que là, il fallait que tout s’enchaîne, du fait de l’angoisse que le spectateur passe sur une autre chaîne. De nombreuses scènes ont ainsi été rabotées en début et en fin pour pouvoir être efficaces.

Vous parlez de la musique trop présente dans la série, mais trouvez-vous que le rock y soit suffisamment représenté ?

Le public qui regarde France 2 à 20h30 le mercredi a en moyenne plus de 60 ans. La chaîne a eu déjà eu du mal à accepter l’idée d’un film sur la musique. En fait, ils annoncent une série rock, mais il n’y a finalement que quelques moments de flashback. Je me suis battu pour qu’on filme les scènes de concert, qui n’étaient au début quasiment pas prévues dans le plan de travail. Les chaînes font en permanence des sondages, des tests pour savoir ce que la fameuse ménagère aime ou pas. Dans la promotion, le premier plan est occupé par le sujet des femmes au milieu de leur vie, tandis que leur passé de rockeuse devient secondaire. Pour moi, cet aspect est pourtant fondamental, et dans mon choix de casting, j’ai voulu montrer que ces filles avaient vécu. Des actrices comme Lio ou Florence Thomassin sont des femmes qui ont un vécu et cela se voit sur leur visage.

Comment s’est déroulé votre travail sur le casting et après avec les quatre actrices principales ? Y a-t-il eu des discussions sur certaines scènes ou certaines répliques ?

Lors du casting, j’ai insisté pour imposer Lio et Florence Thomassin, alors que pour les deux autres actrices [Ariane Séguillon et Camille Japy] ça a été une évidence. La chaîne craignait que Lio et Florence Thomassin soient trop marquées. Au moment des essais, Ariane Séguillon nous a tout de suite beaucoup plu dans le rôle de ce personnage de femme un peu épaisse, qui pouvait à la fois être une ancienne rockeuse et travailler dans un parking, avec une certaine gouaille. Camille Japy, à l’inverse, était très bien en bourgeoise un peu stricte. Au début, la chaîne voulait des filles de 40 ans pour jouer des femmes de 45 ans, alors que les filles de 40 ans en font 35 à l’image, donc ça perdait son sens. Les personnages étaient bien dessinés et cohérents, mais c’est plutôt certaines répliques qu’on a voulu changer. Sur le tournage, en général quand les actrices proposaient des choses au niveau des répliques, j’étais plutôt d’accord, et elles, de leur côté, m’ont fait confiance assez rapidement. Comme je n’avais pas écrit le scénario, je ne faisais pas de fixation sur telle ou telle réplique.

Vous imaginez-vous retravailler avec ces actrices ?

Oui, elles m’ont donné envie de retravailler avec elles. Pas forcément en reformant le même groupe. Par moments, le tournage était un peu compliqué à gérer, avec un groupe comme ça. Lorsqu’elles étaient toutes les quatre, il y avait une espèce d’excitation parfois difficile à gérer et il fallait être assez carré pour avancer. L’ambiance était très joyeuse, parfois même trop. Quand on est réalisateur, on sait qu’on a un nombre de plans à tourner par jour, alors que les acteurs se laissent plutôt guider. Un fou-rire de dix minutes, c’est dix minutes de moins pour tourner.

Quel serait votre meilleur souvenir du tournage ? Le pire ?

J’ai adoré tourner les scènes de concert. Il y avait aussi une scène marrante à tourner, où le personnage d’Ariane Séguillon se voit, elle jeune, dans un bar se faire embarquer par les flics après une bagarre. C’était un décor d’époque, avec les voitures, le bar façon années 1980, la fourgonnette des flics. Je n’ai pas de souvenir de traumatisme où on n’arriverait pas à avoir ce qu’on veut sur une scène. Les scènes compliquées à régler sont celles qui impliquent des cascades, et il y en avait peu. Globalement, ce n’était pas un tournage compliqué, mais la difficulté, c’est plutôt le fait de ne pas avoir beaucoup de temps pour tourner.

Comment avez-vous décidé, par vos choix de réalisation, de créer une passerelle entre passé et présent pour les quatre protagonistes ?

Pour filmer les scènes de concert en flashback, j’ai pris cinq caméras. Les filles se sont préparées très en amont avec un coach pour apprendre à bouger sur scène comme des musiciennes et que ce soit crédible. Nous avons filmé pendant trois heures tout ce que nous pouvions dans tous les sens. Après, il y a eu un gros travail au montage. Pour les séquences du passé, nous avons aussi choisi un traitement d’image avec un peu de grain, un peu désaturé, et un travail sur les costumes. La question s’est posée pour le choix des actrices : est-ce qu’on gardait celles du présent et on les rajeunissait pour les scènes du passé ? Mais, rapidement, on a préféré sélectionner de jeunes actrices en cherchant des ressemblances. Il est plus facile de vieillir les gens que de les rajeunir à l’image.

Tiger Lily a reçu le prix de la meilleure série au festival de la fiction TV à La Rochelle, vous y attendiez-vous ?

Nous sentions que la série avait été très bien reçue par le public et par les professionnels que nous croisions là-bas. Ce serait faux de dire qu’on ne s’y attendait pas, on se disait pourquoi pas. C’était une très bonne surprise, d’autant plus que nous étions venus massivement avec les auteurs, les producteurs, les acteurs. Nous étions quinze sur scène.

En revanche, les audiences des deux premiers épisodes (2,7 millions de téléspectateurs et 10,2% de part de marché) ont été troisièmes ce soir-là. S’agit-il d’un problème de concurrence avec une série américaine en face, d’une défiance des téléspectateurs pour les séries françaises… ?

D’un côté il y a une envie de faire des choses différentes, et quand on les fait, c’est souvent sanctionné par des audiences pas terribles. Je parlais avec la productrice le lendemain de la diffusion des deux premiers épisodes, et elle me disait que d’autres producteurs étaient catastrophés. Ils se rendent compte que le fait qu’une série comme Tiger Lily ne fonctionne pas très bien va leur compliquer beaucoup les choses pour essayer de proposer des projets un peu différents. Un film ou une série qui ne marche pas, et le fait de ne pas réussir à créer de l’envie chez les gens, n’a parfois pas grand-chose à voir avec la qualité. On peut ne pas être au bon endroit au bon moment. Avec cette série, on pensait l’être, notamment en tombant, par hasard, en plein débat sur le mariage pour tous [l’une des protagonistes est homosexuelle], mais finalement les gens en avaient peut-être marre d’en entendre parler.

Propos recueillis par C. Lavarenne

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