Séries et doublage : interview d’un adaptateur

Adaptateur de doublage ou l’illusionniste de l’ombre

Les VF de House of Cards, Girls, Breaking Bad, ou Damages, c’est lui. Pour Sébastien Michel, réussir une adaptation de doublage c’est savoir passer inaperçu. Il exerce ce métier depuis une quinzaine d’années et l’a vu évoluer d’un point de vue technique mais aussi dans le rythme de travail.

Comment en êtes-vous arrivé au métier d’adaptateur ?
Après une maîtrise d’anglais et un début de vie professionnelle, un ami qui faisait de l’adaptation m’a proposé de l’aider. Malgré le statut précaire de travailleur indépendant, je me suis lancé. Durant 4 ans, je me suis formé dans une petite boîte de films direct-to-video où nous avions le temps d’apprendre le métier et de tester. J’ai ensuite démarché des sociétés, et actuellement je travaille surtout pour Dubbing Brothers, Nice Fellow et Mediadub.

damagesIl semble que beaucoup d’adaptateurs commencent par travailler sur des soaps…
A l’époque où j’ai commencé, dans les grandes boîtes, les soaps étaient un peu la porte d’entrée pour les nouveaux. Quand j’ai démarché Dubbing Brothers, j’ai accepté d’en faire un, tout en les prévenant au culot que je n’en ferai pas d’autres, et ça a payé. Ensuite, je suis passé à des téléfilms et des séries qui n’avaient qu’une seule saison, avant d’arriver à des projets comme Damages, ma première belle série.

Si vous deviez citer 5 règles pour une bonne adaptation ?
Rester le plus fidèle possible à la version originale, même s’il faut savoir s’en écarter si nécessaire, comme pour une référence culturelle inconnue en France par exemple. Respecter le niveau de langage de chaque personnage et leur débit de parole est essentiel. Il faut aussi savoir renverser la phrase et jongler avec sa structure. Enfin, tout en faisant attention aux mouvements des lèvres, il ne faut pas se laisser piéger par la synchro au risque de perdre le sens.

Comment s’organise votre travail ?
Pour pouvoir en vivre, je dois travailler sur plusieurs séries en même temps, et les plannings se superposent souvent. À partir de trois à la fois, cela devient problématique et j’ai dû, à mon grand regret, refuser la saison 3 de Girls pour cette raison. J’effectue un travail de recherche lors de l’adaptation et, pour une série politique comme House of Cards, près d’une phrase sur deux demande des recherches. En VO, Frank Underwood occupe la fonction de «whip», ce qu’il fallait adapter en français et nous avons choisi «coordinateur». Une fois le texte prêt, je le lis à voix haute pour voir s’il est synchro et respecte le niveau de langage du personnage. Puis, il y a une vérification, surtout pour les premiers épisodes, en présence du directeur artistique du doublage et parfois des responsables des chaînes ou des distributeurs.house of cards

Faites-vous la détection (repérage et étalonnage des mouvements de lèvres) vous-même ?
Au départ, détecteur est un métier à part entière, mais des clients demandent de plus en plus aux auteurs de faire leur propre détection. Pour l’instant, étant donné ma situation professionnelle plutôt stable, je peux me permettre, par principe, de ne pas accepter, mais un jeune qui démarre se sentira probablement moins libre de refuser. Avec cette réorganisation, ils en profitent pour donner un coup de rabot financier en proposant des forfaits. En plus, un détecteur a le statut d’intermittent du spectacle, alors que pour l’auteur qui fait sa détection, ce n’est pas le cas. D’ailleurs, le prix de la minute de doublage n’a pas changé depuis mes débuts en 1999.

A combien travaillez-vous en moyenne sur une série ?
Sur une série, nous sommes deux au minimum (c’est le cas pour House of Cards), mais parfois trois ou plus. Plus on est nombreux, plus la coordination est délicate sur le vocabulaire, les termes récurrents, le tutoiement ou vouvoiement. Pour House of Cards, j’adapte donc un épisode sur deux. En revanche, pour Breaking Bad, nous étions trois auteurs, excepté pour la dernière saison où nous étions deux.

Le métier d’adaptateur n’est-il pas un peu frustrant ?
Non, mais honnêtement, le boulot est intéressant si la série l’est. C’est servir au mieux une série qui le mérite. Pour Breaking Bad, j’étais carrément accro.

Et le manque de temps, avec les diffusions de plus en plus rapprochées ?
Nous avons reçu en amont la saison 1 de House of Cards, ce qui nous a donné le temps de bien faire notre travail en voyant l’évolution des personnages et de leurs rapports. Pour la saison 2, nous avons eu les épisodes un peu avant la diffusion américaine mais pas dans l’ordre, ce qui est assez problématique pour une intrigue complexe comme celle-ci. Nous avons donc eu deux mois pour adapter la saison ce qui reste assez court. La tendance, c’est tout le monde veut tout et tout de suite, et les délais de travail se resserrent pour nous.

BreakingBadRessentez-vous des contraintes sur vos textes de la part des chaînes ? Différentes selon les chaînes ?
Pour commencer, il faut garder en tête la chaîne pour laquelle on adapte un doublage de série. Avec des chaînes comme Canal+ ou Arte, vous avez toute latitude et c’est un vrai luxe. Une chaîne comme TF1, qui a un public beaucoup plus large et familial, a des critères plus resserrés. En même temps, à la base, TF1 n’achète pas le même type de fictions que Canal+ ou Arte. Ses choix ne portent pas vraiment sur des séries où le niveau de langage est problématique, comme des insultes par exemple.

En tant que spectateur, vous êtes plutôt VO ou VF ?
Ça dépend avec qui je regarde la série ou le film. Dans l’absolu, je préfère la VO pour l’anglais, parce que vous avez le produit tel qu’il a été pensé et joué. Mais, par exemple, pour un film coréen esthétiquement très bien réalisé la VF me permet de ne pas manquer le spectacle. Il faut se méfier des jugements à l’emporte-pièce sur la VF.

Propos recueillis par Claire Lavarenne

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